16/01/2005
L'Inspecteur Derrick et nous

J'avais décidé - il y a bien longtemps je l'avoue - de ne jamais me laisser aller à écrire des textes au sujet de la vacuité et de la banalité affligeante (et redondante) du quotidien de tous les jours... Au risque de sombrer moi-même dans cette vacuité banalement affligeante, je dois bien aussi avouer que ma formation et les métiers auxquels elle m'a préparé consistent très concrètement à fouiller dans les poubelles matérielles et mentales de mes voisins au sens large. Vous quoi. Prenez garde, j'arrive, tel l'Inspecteur Derrick à bord de sa BM 525 1973 kaki à six cylindres...
Derrick, c'est une image d'Epinal : en fait, c'est l'archétype du justicier des temps modernes, le pourfendeur d'une certaine conception de l'ordre social. Derrick intervient toujours pour restaurer un ordre pré-établi lorsqu'il a été ébranlé ou mis en péril par des individus s'écartant de ce que nous pourrions communément nommer la "norme". Cela signifie par conséquent que Derrick ne s'oppose pas exclusivement à la déliquance, comme son statut d'inspecteur de police pourrait le laisser penser, mais également à tout individu s'écartant un peu trop des principes et modes de vie les plus courants : les rockers, les hippies sont entre autres particulièrement visés. On pourrait ainsi penser que Derrick refuse le changement et prône un certain statu quo sociétal où la mobilité sociale et les phénomènes de mode sont exclus ou négligés. Paradoxalement, Derrick constitue en lui-même un étrange phénomène de mode : depuis près de trente ans, il est diffusé en continu sur plusieurs chaines et chaque interruption de diffusion est suivie d'un tollé de protestations de téléspecteurs livides et perdus.
Alors quoi ? Pourquoi aimons-nous tant cet inspecteur qui va à l'encontre de toute évolution, de toute modernité ? Tout simplement parce que nous aimons Derrick (la réponse était comprise dans la question !). Outre le physique sculptural de Horst Tappert qui fait rêver les jeunes filles en fleurs (chères à Dave) à travers le monde, Derrick nous rassure. Derrick, c'est notre Nounours car nous sommes des petits Nicolas et des petites Pimprenelle en quête de sécurité morale. Le monde évolue plus vite que ce que nous sommes capables d'assumer comme changements : l'adaptation se produit certes toujours (autrement nous serions des inadaptés, perdus dans un monde que nous ne comprendrions pas du tout) mais avec retard. L'évolution est floue et labile, elle nous échappe toujours et nous sommes condamnés à courir derrière elle, à nous modeler suivant les formes qu'elle prend : par exemple, les technologies informatiques nous obligent à nous remettre en question, à nous former en permanence. Chez Derrick, rien de tout ça : Derrick a un gros téléphone vert, tout ce qu'il y a de plus simple. Derrick n'a pas de portable, il a fait installer le téléphone dans sa voiture au cours des années 80, mais il lui arrive souvent de ne pas répondre à ses appels. Derrick a méprisé l'informatique jusqu'à son dernier épisode en 1998. Internet, n'en parlons pas... Derrick traverse les époques, tel le roc que nous aimerions tous être. Derrick est fort pour nous, fort comme nous voudrions être. En plus Derrick incarne l'ordre et la justice. Dans pareilles circonstances, comment ne pas l'aimer ? Ceux qui critiquent Derrick critiquent en fait les gens que le changement inquiète, qui préféreraient plus de stabilité, plus de continuité dans la société, à moins qu'ils ne méprisent par ce fait même toute perspective de changement, masquant alors leurs propres angoisses existentielles face à l'évolution sociétale.
Les débats pro ou anti Derrick me fatiguent particulièrement : la question n'est pas tant d'aimer ou de ne pas aimer cet inspecteur et la beauté d'Apollon de l'acteur principal, mais de comprendre la raison pour laquelle il est si polémique et si présent sur les petits écrans depuis trois décennies. L'important, c'est de poser les vrais débats et d'ouvrir les yeux sur le quotidien, même le plus anodin, car c'est là que nos plus grands secrets résident... A la prochaine !
20:25 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : sociologie
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