03/01/2005

Considérations tragico-dérangeantes

medium_zzz304ab.jpgEn ce début d'année où beaucoup de nos chers concitoyens (ou ce qu'il en reste) contemplent leur nombril alourdi par les orgies culinaires de ces derniers jours et se posent des questions existentialo-astrologiques, je vous salue bien bas et, par fatigue neuro-sensorielle ou par lâcheté créative, vous souhaite une bonne année 2005.

J'apprécie toujours beaucoup dans les cartes de voeux quand l'auteur souligne bien qu'il adresse des voeux pour l'année nouvelle (en l'occurrence ici 2005), au cas où, voulant prendre moins de risques - toutes les années n'étant pas bonnes -, il aurait préféré par exemple souhaiter des voeux pour 1987 ou 1999... Donc, pour toutes précisions utiles, ces voeux sont valables pour 2005 - c'est-à-dire pour une durée maximale d'un an, sans reconduction tacite et sans garantie de réalisation effective. Parfois on envoie des voeux sans vraiment souhaiter qu'ils se réalisent, sans s'inquiéter ou s'enquérir qu'ils puissent éventuellement se réaliser.

Le problème est l'action, le moteur de l'individu dans nos sociétés est, comme son nom même d'individu l'indique, éminemment égoïste et égocentrique : on reproche l'annulation d'un feu d'artifice le soir du réveillon, on se soucie de l'éventualité très hypothétique d'un raz de marée submergeant la côte belge ("de belgische kust", frontière linguistique oblige) ou les campings au bord de la Méditerrannée mais on fait en définitive très peu pour les autres, qu'ils soient à l'autre bout du monde ou dans sa ville. Si on souhaite la paix dans le monde, ce n'est pas tant parce qu'on aime le monde, parce qu'on se sent concerné par les tragédies qui s'y déroulent quotidiennement mais parce que sa paix à soi, sa tranquillité intérieure nécessite une image apaisée de ce qui se passe ailleurs. Les conditions modernes sont telles que les frontières spatio-temporelles se sont réduites et rapprochées de soi tout en restant à un stade purement abstrait et réflexif : on se sent proche mais on reste centré sur soi. La proximité n'a d'effet que dans la mesure où elle affecte l'individu dans la perception de son quotidien. En particulier, le sentiment de sécurité est ébranlé : les tragédies et les catastrophes naturelles affectent des gens "comme soi" et pourraient aussi arriver à un endroit "comme ici". Le "là" et le "alors" pourraient très bien se muer en "ici" et en "maintenant". Alors on en parle, beaucoup, partout, pour exorcicer la peur, pour conjurer les mauvais pressentiments. La catastrophe, quelle qu'elle soit, est un mythe : elle fait vendre, elle fait aussi vivre, c'est un moteur essentiel de la vie (et ce, quelle que soit l'époque). Grâce aux médias, on est "aware", conscientisé sans être directement touché : cela permet de donner du sens à nos actes, à notre existence tranquille d'ici et de maintenant, qui ne peut exister qu'en regard de cet ailleurs catastrophique. Si tout était calme, apaisé, uniformisé, "édenisé", qu'est-ce qu'on s'emmerderait !

L'individu ne peut vivre, trouver du sens à son existence sans ce cynisme comparatif. En réalité, nous ne sommes pas cyniques, nous sommes humains. L'enjeu majeur de notre univers mondialisé réside probablement dans l'humanisation de l'humain, dans la transformation positive d'un réflexe a priori négatif.

Post editum :
J'ai classé cette note dans la communauté "sociologie". Certains pourraient s'offusquer de cette classification leur semblant "douteuse" par rapport aux canons de la sociologie : en effet, aucune citation n'est faite, aucune relation claire et précise à une théorie ou à un auteur. Mon DEA sous le bras (et mes projets de thèse actuellement dans le cul...), j'estime que toute science (et la sociologie, en tant que science du social, en particulier) se doit d'être proche de ceux qu'elle prend pour objet et leur apporter un éclairage sur leurs pratiques, leurs modes de pensée, leurs conduites. Le sociologue n'est pas un apprenti sorcier ou une sorte de mage surplombant la société : au contraire, de ses recherches doit ressortir une grille de compréhension du monde intelligible et accessible à tous, pour donner aux individus les moyens de gérer eux-mêmes leur évolution et le sens qu'ils souhaitent donner à celle-ci.

Ecrire un commentaire