16/12/2004
De la belgitu[d]e

Je suis belge. Mes amis étrangers me disent que c'est pas trop grave, qu'il suffit que je parle sans faire de fautes et sans prendre d'accent nasillardo-stupide (à ce sujet, en vacances près de Bordeaux cet été, un commerçant m'a demandé de quel arrondissement parisien je venais... la preuve que l'accent belge n'est pas incurable !). Malheureusement j'aime les frites et le chocolat (j'ai déjà essayé les frites - salées - au chocolat mais c'est vraiment pas top). Un autre problème, c'est qu'il m'arrive de rire des blagues sur les Belges. Il m'arrive aussi de rire des Belges. De la monarchie belge. Des affres d'un petit pays de cocagne où on passe un temps fou à se crêper le chignon entre communautés. C'est pas qu'on est plus cons que les autres mais, bien souvent, on a tendance à le faire exprès... la méthode Coué à l'envers en quelque sorte.
Voici un article que j'ai publié dans un journal wallon à tendance républicaine, Toudi. Le papelard n'est pas beaucoup distribué mais, puisque le concept me semble exportable, je vous en fais profiter...
Ils parlent d’une « Belgique créative et solidaire », d’une « Belgique démocratique », d’un Etat uni autour des valeurs de justice, d’égalité, de solidarité. Ils parlent beaucoup, dans toutes les langues. Ils parlent à nous, aux autres, de nous et des autres. Ils parlent partout, dans la rue, dans les journaux, les radios, les télévisions. La télévision ! Notre boîte à rêves, notre divertissement quotidien, notre évasion à bon marché. Ils parlent souvent sans qu’on les comprenne. Ou alors ils parlent pour nous embobiner ?
Ils parlent souvent de gens qui nous paraissent familiers. Des gens qu’on voit partout, dans les journaux, les télévisions. Pas trop dans la rue. Des gens propres sur eux. Des gens bien habillés, bien coiffés. Des gens respectés. Des gens qui vont aux spectacles. Des gens qui font de bons repas. Des gens qui circulent sur des tapis rouges. Des gens qui voient défiler les chars chaque année. Des gens titrés. Des gens couronnés. Des gens comme nous ? Il paraît. Ou alors pour nous embobiner ?
Comme nous mais différents… Mais où est la démocratie, la justice, l’égalité ? Dans la télévision ! Des ondes hertziennes aux réseaux cablés en passant par les satellites, des milliers de chaînes pour nous, pour les autres, des millions de programmes, des émissions le jour, la nuit, la semaine, le week-end. Notre pouvoir à son apogée, notre droit de savoir, de vivre – quitte à ce que ce soit par procuration -, de donner libre cours à nos penchants, nos aspirations, notre liberté de dire non. Notre force dont ils usent comme d’une faiblesse. Son instrument : la télécommande, dit le zappeur (voire chez certains la zappette). Et ses auxiliaires démocratiques : internet, minitel, téléphone, SMS. La télévision est notre pouvoir, la télévision est leur lieu de pouvoir. Entre les deux, une voie : la démocratie télévisuelle.
Tout commencerait par un grand jeu. Ou plutôt par un grand divertissement quotidien, de la télé-réalité à l’état pur. Cela s’appellerait « La Famille en Or ». Subtil mélange de « Star Academy », de « Loft Story » et de « Koh Lanta » (oublions « L’île de la tentation » pour le moment : ce sera pour quand la famille gagnante aura été désignée…), les familles candidates viendraient s’installer dans un château pendant plusieurs mois (il y a le choix : Laeken, Belvédère, Stuyvenberg, Argenteuil…). Filmées en permanence par de nombreuses caméras (y compris sous les douches et dans la piscine), les familles suivraient une formation accélérée préparant au règne, accompagnées par une batterie de professeurs spécialisés. On leur apprendrait la danse, la diction, le maintien, les bonnes manières, les préséances, … Pas de formation intellectuelle : l’histoire a démontré à suffisance qu’il n’en était nul besoin pour cette fonction. Pas de diplômes honorifiques ni d’enseignements bradés : la démocratie se doit d’être juste et équitable. Plus encore, la démocratie télévisuelle et son dieu audimat ne sauraient supporter la tromperie. Zap.
Le pouvoir de la réalité, le pouvoir de faire changer la réalité, le pouvoir ouvert à tous : les trois fondements de la démocratie télévisuelle. Une représentativité totale. Des familles pauvres et des familles riches. Des familles heureuses et des familles désunies. Des familles nucléaires et des familles nombreuses. Des familles de toutes origines sociales, culturelles, ethniques, … Des familles d’ouvriers, d’employés, de cadres, …, toutes sur le même pied d’égalité, confrontées aux mêmes épreuves, soumises aux mêmes exercices, dépendantes du même jugement : le nôtre, celui de tous, qui donne à la démocratie son plein sens. Plus de famille monolithique, définitivement posée en maître de la nation : la démocratie exige de placer à notre sommet le meilleur d’entre nous, suivant la volonté de tous. Chaque semaine on voterait, si on veut (car la démocratie c’est aussi la liberté de s’inscrire ou non dans une œuvre collective), pour éliminer la famille qui nous paraîtrait la moins convaincante, la moins apte à régner sur nos pauvres vies. « Pour la famille Dupont, tapez 1 ; pour la famille Lambert, tapez 2 ; pour la famille Peeters, tapez 3 ; … ». Les épreuves, les exercices dirigés par les professeurs tiendraient une place importante dans nos jugements mais le choix dépendrait aussi de qualités intrinsèques à la famille et à ses membres considérés individuellement : leur charme, leur humour, leur force de caractère, leur tempérament, leurs délires, leurs disputes et naturellement leurs infidélités retiendraient également toute notre attention. Plus seulement leur vanité, leur paresse ou leur stupidité. Car la démocratie télévisuelle a le devoir de nous soigner en tant que consommateurs avides de savoir, découvrir, juger, critiquer les moindres faits et gestes de ceux qu’elle étale sur nos écrans. Si nous votons, c’est en toute liberté, c’est à la fois pour nous, pour combler nos besoins, nos attentes, et pour les autres, pour le bien-être et le bonheur de tous (et donc le nôtre). Nous ne sommes que des produits façonnés par les médias et la démocratie télévisuelle est l’outil de notre réhumanisation ainsi que celui de leur victoire sur le réel, sur le pouvoir. La démocratie télévisuelle réinstaure une démocratie totale à laquelle nous sommes tous conviés, à tous les niveaux et elle signe la fin de sa rivalité avec les autorités, les enjeux de pouvoir qui la faisaient louvoyer et se compromettre : elle est le pouvoir absolu en se remettant entre nos mains.
Bien sûr, cela n’irait pas sans déranger quelques constitutionnalistes. Mais il faut voir dans la démocratie télévisuelle le rétablissement du projet démocratique, plus que le simulacre actuel qui consiste à imposer une bande de poivrots alors que nous avons le droit d’exiger à cette fonction - purement représentative de leur propre aveu - des acteurs de premier ordre. La vie est création : d’une sinistre farce, il est possible de donner naissance à une comédie douce et légère, la « comédie humaine », de recomposer une vie sociale « solidaire et créative ». « La Famille en Or », ce serait un peu tout cela à la fois, avec chaque année des gagnants différents. On ne s’ennuierait pas.
Soudain, le son du réveil… Une vieille chanson à la radio : « Non, non, rien n’a changé, tout, tout a continué… ».
Demain, peut-être, à la télévision…
18:55 Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : Belgique
Commentaires
bienvenue:)et bravo pour votre article,j aime beaucoup!
Ce qui vous est arrivé à Bordeaux m est arrivé aussi dans le Sud, pourtant je ne suis ni Belge ni Parisienne!:)Cela m a beaucoup amusé.
Ecrit par : estelle | 16/12/2004
Il faut être fier d'être Belge. La communauté Belge de Paris est très intéressante et la Belgique mérite d'être mieux connue.
Vive les Belges !
;-)
Luc
Ecrit par : Luc | 27/12/2004
Tiens, un autre Belge...
Vive les "vrais" Belges.
Et oui, malheureusement en Belgique il y a les Belges et les Belges :-(
Ecrit par : G MIKE | 27/12/2004
eh non, je ne suis pas belge... mais j'apprécie les belges !
;-)
Luc
Ecrit par : Luc | 28/12/2004
Bon, ben ... la boutique Belgique va bientôt fermer. Ne tirons pas sur l'ambulance, comme le rappelait naguère un de ses dignes (?) représentants.
Si vous voulez mon avis, la Belgique est née avec une grosse tare, d'un accouplement monstrueux perpétré à Waterloo en 1815, et l'enfant n'était pas viable.
Allons, promettons de tout nettoyer nickel avant de quitter la place ! Et surtout, Belges, mes frères, en attendant la liquidation ... Car cela peut prendre encore assez de temps, vous savez ? - arrêtez de faire les clowns de la francophonie, les surréalistes de super-marché, les fritekotmen, etc.
Vous n'avez pas besoin de vous rendre ridicules pour que l'on s'intéresse à vous. A moins que vous n'ayez vraiment rien d'autre à proposer à la France que d'être son bouffon.
Ne vous donnez pas cette peine, alors, car la France produit très bien elle-même ses propres ridicules.
Donnez plutôt à la France de bonnes raisons de croire qu'elle s'enrichirait de l'amour que vous lui porteriez !!!
Ecrit par : Mathieu Leclercq | 30/01/2005
A Mathieu Leclercq :
Je ne pense pas que les Belges se rendent ridicules à plaisir, pour amuser la galerie ou pour que les Français aient des histoires drôles à se raconter, comme on dit parfois. Il me semble que l'échafaudage institutionnel belge est tel que des quiproquos et des situations ubuesques sont inévitables. C'est sur cet interstice de non-sens que sont écrits les articles "Belgique" de ce blog : il s'agit de mettre en lumière les dérives d'un système. Mais aucune organisation politique n'est à l'abri de ces problèmes : je pourrais aussi citer des exemples français.
Quant au surréalisme, aux "fritkots", ..., il ne faut pas confondre la culture et le ridicule politique. Le rattachement à la France ? Du ridicule politique ou de la bouffonnerie française ? Pour ma part, je choisirais le rattachement au Luxembourg ou aux îles Anglo-Normandes, (encore) paradis fiscaux.
Ecrit par : Borniol | 31/01/2005
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